LES NUITS DE LA LECTURE

Turin, 23 janvier 2021

LIRE STENDHAL POUR RELIRE LE MONDE AVEC LE PLUS ITALIEN DES ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Introduction 

Ce soir, l’Alliance française de Turin et la librairie Au Quartier latin vous invitent à lire pour relire le monde avec Stendhal, né un … 23 janvier 1783, il y a donc aujourd’hui, jour pour jour, 238 ans, et né à Grenoble, l’autre capitale des Alpes, après Turin bien sûr !

On commence par un jeu avec des questions sur Stendhal et on termine par le coup de cœur de la libraire avec un grand roman de la littérature française, dont le titre – le Rouge et le Noir – reste une énigme et dont le héros, Julien Sorel, est un plébéien révolté et éperdument amoureux à l’approche de la mort, dans la France monarchique de 1830…

I – Le jeu des vingt questions  

En jeu, pour les gagnants : On va déguster l’Italie, de François-Régis Gaudry, dédicacé par l’auteur, Le dictionnaire amoureux de Stendhal de Dominique Fernandez et une carte Culturethèque donnant accès à la médiathèque numérique de l’Institut français Italie. 

  1. Stendhal arrive en Italie en 1800, il a 17 ans, dans le sillon des armées de Bonaparte. Il découvre l’Italie et la musique italienne. Et c’est le choc divin ! Il va devenir le plus italien des écrivains français …Mais, au fait, par où arrive Stendhal en Italie ? Par le Montgenèvre ? par le Montcenis ? par le Grand Saint Bernard ? 
  2. Quel est le premier mot d’italien que Stendhal apprend en entrant en Italie ? Buongiorno Dottore, Donna, ou Amore mio?
  3. A propos des Donne, quelle a été la grande passion malheureuse de Stendhal qui, face au refus de celle qu’il aime à la folie, voulait se brûler la cervelle ? Matilde Dembosvski, Angela Pietragrua ou Clémentine Curial ? 
  4. Quel est le premier spectacle auquel il assiste en Italie ? et où ? Il matrimonio segreto de Cimarosa à Ivrea, Il turco in Italia de Rossini à la Scala de Milan ou La Bohème de Puccini au Teatro Regio de Turin ? 
  5. Dans quelle ville italienne est le dernier poste de Stendhal ? Rome, Milan ou Civitavecchia ?
  6. Dans quel lieu commence la Chartreuse de Parme ? Le lac de Come, Milan ou Parme ?
  7. Combien de jours met Stendhal à écrire La Chartreuse de Parme ? 50 jours, 100 jours ou une année ?
  8. Quelle est la ville préférée de Stendhal en Italie (c’est-à-dire au monde comme dit Dominique Fernandez dans le Dictionnaire amoureux) ? Rome, Florence, Naples ou Milan ? 
  9. Stendhal retient un même lieu où ses héros romanesques prennent conscience de leur amour (Julien Sorel – le héros de Le Rouge et le Noir –  y réalise qu’il n’a jamais aimé que Mme de Rênal et Fabrice del Dongo – le héros de la Chartreuse de Parme – qu’il est amoureux fou de Clelia).  Quel est ce lieu ? Dans leur chambre, en prison, à l’église, dans un jardin à l’ombre d’un grand tilleul ?
  10. Stendhal est un pseudonyme puisque Stendhal s’appelle à l’état civil Henry Beyle. Il a utilisé au cours de sa vie des dizaines de pseudonymes. Parmi les pseudonymes suivants, lequel n’est pas un pseudonyme de Stendhal ? Salviati, Dominique, Domenico, Champagne, Champion, Poverino, William Crocodile, Tombouctou, Romain Colomb, César Bombet ?
  11. Quel concours est-il censé préparer en arrivant à Paris en 1799 à 17 ans ? Polytechnique, Conseil d’Etat, ou le concours de la diplomatie ?
  12. Quel était le café parisien à la mode du temps de Stendhal ? Le café de Flore, le café Royal ou le café Tortoni ?
  13. Quelle ville française évoque Stendhal dans Mémoires d’un touriste lorsqu’il écrit : dans cette ville, « il n’y qu’une chose que l’on y fasse très bien, c’est que l’on y mange admirablement et selon moi mieux qu’à Paris. Les légumes surtout y sont divinement apprêtés. A Londres j’ai appris que l’on cultive 22 espèces de pommes de terre ; [dans cette ville] j’ai vu 22 manières différentes de les apprêter et 12 au moins de ces manières sont inconnues à Paris. », Marseille, Lyon, Bordeaux, Toulouse ? 
  14. Quel était le prénom du père de Stendhal ?  Henry, Chérubin, ou René ?
  15. Quel était le prénom de sa sœur chérie ? Pauline, Zénaïde, ou Henriette ?
  16. Quel auteur italien lisait, dans le texte, la mère de Stendhal ? Le Tasse, l’Arioste, Dante ?
  17. Quel est le philosophe ayant dit de Stendhal :« Peut-être même suis-je jaloux de Stendhal ? Il m’a coupé l’herbe sous le pied en faisant le meilleur mot d’athée, un mot qui pourrait être de moi : la seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas. » ? Nietzsche, Jean-Paul Sartre, ou Antonio Gramsci ?
  18. « Je fus saisi d’un des plus vifs mouvements de joie que j’aie éprouvés en ma vie. Le lecteur pensera peut-être que je suis cruel mais tel j’étais à dix ans tel je suis à cinquante-deux. » Quel est l’événement historique qui emplit ainsi Stendhal de joie, à l’âge de dix ans comme à l’âge de 50 ans ? Les premières batailles meurtrières de Bonaparte en Italie à Mondovi et à Rivoli, la mort de Louis XVI, l’inscription de son père sur la liste des suspects de ne pas aimer la République ? 
  19. Où Stendhal est-il enterré ? À Grenoble dans le cimetière Saint-Roch, à Paris dans le cimetière de Montmartre, ou à Rome dans le cimetière acattolico, à côté du fils de Goethe et du poète John Keats ?
  20. Que figure sur sa tombe :  Une simple mention de nom et de date, une représentation d’un monument, ou une épitaphe en italien ?

Bravo aux trois gagnants, trois gagnantes en l’espèce. Ci-après les réponses aux vingt questions. 

Les réponses 

  1. Par le col du Grand-Saint-Bernard. C’est par là puis par la vallée d’Aoste et le Piémont que Stendhal arrive en Italie. La porte d’entrée du paradis stendhalien est ainsi piémontaise… 
  2. Donna, oui, comme par hasard, le premier mot qu’il apprend est « donna ». Après le passage du Grand-Saint-Bernard, Stendhal arrive au fort de Bard et passe sa première nuit sur la terre italienne. Et comme c’est un curé qui lui apprend ce premier mot d’italien, le second mot d’italien qu’apprendra Stendhal est …. cattiva ! Quant à son troisième mot d’italien, j’imagine que Stendhal, voyant le cours que prenait cette première leçon d’italien, a préféré changer de thème : il raconte dans la Vie de Henry Brulard : « Le logement du soir fut chez un curé, qui m’apprit que Donna voulait dire femme, cattiva mauvaise et qu’il fallait dire : quante sono miglia di qua a Ivrea ? quand je voulais savoir combien de milles d’ici à Ivrée. »
  3. Sa grande passion malheureuse fut Matilde Dembosvki née Viscontini, Milanaise, mariée à un officier polonais Dembovski, que Stendhal rencontre à Milan en 1818 et quitte en juin 1821, sans n’avoir rien obtenu d’elle, pas le moindre baiser ni mot doux… Stendhal écrira qu’il voulait se brûler la cervelle. Mais il se mit à écrire ce livre extraordinaire qu’est De l’amour, (1822) y enfermant, dit Dominique Fernandez dans le Dictionnaire amoureux de Stendhal, le secret du plus grand amour de sa vie.
  4. C’est à Ivrea qu’il va découvrir une des grandes joies de sa vie : Cimarosa et l’opéra. Voici ce qu’il en dit, tant d’années après, vers la fin de sa vie, dans la Vie de Henry Brulard: « à Ivrée, on donnait le Matrimonion segreto de Cimarosa, l’actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le devant. Voilà tout ce qui me reste d’un bonheur divin. …Je venais de voir distinctement où était le bonheur. … Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes raisonnements. ». Cette œuvre découverte à 17 ans, Il matrimonio segreto, l’a marquée pour toute sa vie, elle réapparaitra dans ses livres (y compris dans ses fins rapidissimes où tout se dénoue très vite, à l’instar du dénouement du Matrimonio segreto…). Toute sa vie il restera fidèle à sa passion pour Cimarosa. Dans la Vie de Rossini il écrit « les chants de Cimarosa sont les plus beaux qu’il ait été donné à l’âme humaine de concevoir », et dans Souvenirs d’égotisme, il déclare qu’il n’a « aimé avec passion dans sa vie que Mozart, Cimarosa et Shakespeare. »
  5. C’est Civitavecchia. Stendhal termine sa vie en étant Consul de France à Civitavecchia (CityOld comme il le dit parfois dans sa correspondance), où il est nommé après la chute des Bourbons en Juillet 1830. Il espérait être nommé Consul de Trieste mais le gouvernement autrichien refuse son accréditation, se souvenant de ses relations avec les carbonari lors de son séjour à Milan. 
  6. C’est Milan, le roman s’ouvre avec une première phrase célèbre à la gloire de Bonaparte : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui   venait   de   passer   le   pont   de   Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. ». A noter que sur Napoléon, Stendhal a pu avoir des opinions plus mitigées…et réalistes… Dans le Rouge et le Noir, on peut lire cette phrase : Napoléon avait volé des millions en Italie, sans quoi il eût été arrêté tout court par la pauvreté. … 
  7. 50 jours, plus exactement 52 jours, du 4 novembre au 26 décembre 1838. Stendhal a 55 ans et il improvise, rue Caumartin à Paris, jour après jour, en cet automne 1838 avec en lui toute sa vie, toutes ses lectures et tous ses mythes de l’Italie, de sa chère Italie…
  8. C’est Milan, où il arrive le 10 juin 1800. Tout l’enchante à Milan. Il va chaque soir vers une heure du matin revoir il Duomo, « d’une beauté ravissante et unique au monde » sous la lune.  Dans son premier livre sur l’Italie, Rome, Naples et Florence, – Milan n’est pas nommée dans le titre car elle appartenait à l’Autriche, D. Fernandez dans le Dictionnaire amoureux de Stendhal remarque que Rome occupe 20 pages, Naples 40, Florence 18 et Milan 90…et il résume que pour Stendhal, « Il y avait trop de prêtres à Rome, trop de sotte arrogance à Florence, trop de musique et ballets médiocres à Naples. »
  9. C’est en prison, la prison de Besançon, dans le Rouge et le Noir, celle de la forteresse de Parme dans la Chartreuse de Parme, que les héros de Stendhal deviennent éperdument amoureux.  Les héros de Stendhal n’atteignent le bonheur que dans le repos d’une cellule coupée du bruit et de l’agitation extérieure, dans une parenté d’esprit avec Pascal, écrivain qu’il admire, note D. Fernandez dans son Dictionnaire amoureux.
  10. Romain Colomb, Romain Colomb est le cousin de Stendhal et son exécuteur testamentaire. 
  11. Le concours de l’école Polytechnique. Stendhal va à Paris pour passer le concours de l’école Polytechnique. Mais une fois à Paris, il change d’idée… et ne se présentera pas. Il ira quelques mois plus tard en Italie comme on l’a vu et ce sera sa patrie d’adoption, bien loin des ingénieurs et de la Montagne Sainte Geneviève…
  12. C’est le café Tortoni, Boulevard des Italiens, rendez-vous des hommes politiques et des hommes de lettres. Velloni est le premier glacier napolitain qui soit venu à Paris pour y exercer son industrie. C’était en 1798, en plein Directoire. Mais il ne sut pas faire d’heureuses affaires, et dut laisser en 1804 son établissement à Giuseppe Tortoni, l’un de ses aides ; et Tortoni réussit, là où Velloni avait échoué.
  13. C’est Lyon. Stendhal n’appréciait guère Lyon et ne lui reconnait qu’une seule bonne chose : l’art de bien manger. Il est assez cruel lorsqu’il dit, dans Mémoires d’un touriste, que « le dieu du pays est l’argent »[1] et plus encore lorsqu’il écrit que « le voisinage de l’Italie, avec laquelle les Lyonnais ont depuis si longtemps des relations fréquentes à cause de la soie (voir les Mémoires de Cellini) n’a point ouvert leur esprit aux choses des beaux-arts. ».  Au contraire, il qualifie Bordeaux de plus belle ville de France et Marseille pour lui est la plus jolie ! Toulouse, cette ville pourtant si belle, n’a pas trouvé grâce à ses yeux. Quant à Paris, non seulement on n’y mange moins bien qu’à Lyon mais en en plus il n’y a pas de montagnes et dans les jardins les arbres sont taillés : « N’avoir pas de montagnes perdait absolument Paris à mes yeux. Avoir dans les jardins des arbres taillés l’achevait ».  A cette aune, parions que Stendhal aurait aimé Turin, avec ses montagnes à l’horizon et ses beaux arbres, tels ses platanes du palazzo Cisterna, que l’on voit depuis la via Carlo Alberto, et en outre, on y mange aussi bien qu’à Lyon…
  14. Chérubin, prénom rare et angélique pour un père qu’il détestait…
  15. Pauline… Zénaïde est le prénom de la sœur détestée et Henriette est le prénom de sa mère adorée. 
  16. Dante. Stendhal dit que sa mère, qui mourut lorsqu’il avait sept ans, avait plusieurs éditions de la Divina Commedia et qu’elle le lisait dans le texte…Le Tasse et l’Arioste étaient des auteurs aimés de Stendhal, lus et relus dans le texte (des progrès depuis la première leçon d’italien donnée par le curé du Fort de Bard…). 
  17. C’est Nietzsche, dans Ecce Homo, écrit à Turin.
  18. La mort de Louis XVI. La page de son autobiographie racontant la scène au cours de laquelle l’enfant qu’est Stendhal apprend la nouvelle de cet évènement historique qui eut lieu le 21 janvier 1793 est une pièce d’anthologie. Stendhal oppose sa joie – il a dix ans mais une conscience politique déjà affirmée – il parle « de ce grand acte de justice nationale » – au désespoir de sa famille… 
  19. A Paris
  20. L’épitaphe est en italien, Arrigo Beyle/ Milanese/ Scrisse/ Amo/ Visse 59 anni/Mori Il 23 marzo 1842. Henri Beyle, Milanais, il écrivit, il aima. Il vécut 59 ans 2 mois. Mort le 23 mars 1842. Stendhal aurait voulu exactement l’épitaphe suivante : « Errico Beyle Milanese, Visse, Scrisse, Amo. Quest’anima adorava Cimaroza, Mozart, è Shakespeare. Mori de anni il… 18.. ».  

II – Lire Le Rouge et le Noir pour relire le monde avec Julien 

  1. Lire Le Rouge et le Noir c’est partir avec Stendhal dans l’aventure de l’amour, du grand amour entre Julien Sorel, le héros du roman, et Mme de Rênal, qui tardera à apparaitre à Julien comme le grand amour de sa vie. Il faudra pour cela l’approche de la mort et l’éloignement définitif de toute ambition de gloire et de carrière. Julien réalisera alors qu’il a toujours aimé Mme de R. et n’a jamais aimé qu’elle ; il le lui dira lorsqu’elle viendra le voir en prison : Sache que je t’ai toujours aimée, que je n’ai aimé que toi.  Stendhal poursuit :  Jamais il n’avait été aussi fou d’amour.  L’amour de Mathilde de La Mole n’était pour sa part qu’un amour de tête et d’ambitionpour une jeune femme trop occupée à jouer une grande passion pour son théâtre intérieur et le théâtre du monde. L’amour, pour Stendhal, a été la grande affaire de sa vie. Il écrira : « L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires ou plutôt la seule. »
  2. Lire le Rouge c’est partir avec Stendhal en voyage dans la France de 1830… pas très belle à voir. Le Rouge et le Noir a deux sous-titres : chronique du XIXe et chronique de 1830. Et ce roman est une chronique sans pitié de la Restauration, (comme plus tard le roman Lucien Leuwen sera une chronique encore plus impitoyable de la Monarchie de Juillet).
    Julien Sorel n’a pas 19 ans lorsque le roman commence. Nous sommes en 1827, et en France c’est le régime de la Restauration (« Restauration » car, après la Révolution de 1789, la République de 1792 puis l’Empire de Napoléon, la monarchie des Bourbons a été « restaurée » en 1815), et c’est Charles X, le frère de Louis XVI – guillotiné en 1793 – qui est au pouvoir. La noblesse a restauré ses privilèges et la bourgeoisie, nouvelle classe qui émerge, ne pense qu’à s’enrichir, par tous les moyens, y compris le détournement des fonds publics comme le fait un des personnages du Rouge, Valenod, qui a la fin du roman sera nommé maire de Verrières (la petite ville du Jura où se passe une partie de la première partie du roman), et aura un rôle décisif dans la condamnation à mort de Julien. Dans Le Rouge et le Noir, Stendhal nous donne à voir la présence obsédante de l’argent, qui occupe l’esprit des ¾ des habitants, mais aussi le poids des médisances, des médiocrités et des jalousies dans les petites villes françaises, « la tyrannie de l’opinion » dit Stendhal, « aussi bête dans les petites villes de France qu’aux Etats-Unis d’Amérique. »  Ce sont des lettres anonymes qui forceront Julien à partir de Verrières et rompre ainsi sa liaison avec Mme de Rênal. 
    A Paris, ce n’est guère plus réjouissant. Dans les salons de la noblesse, c’est l’asphyxie morale dit Stendhal. Dans celui du marquis de La Mole, où se trouve Julien en sa qualité de secrétaire, Stendhal résume le climat en écrivant  Pourvu qu’on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni des gens en place, ni des artistes protégés par la cour, ni de tout ce qui est établi ; pourvu qu’on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journaux de l’opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se permet un peu de franc-parler ; pourvu surtout qu’on ne parlât jamais politique, on pouvait librement raisonner de tout.  
    Dans cette France-là, quelle place pour Julien, fils d’ouvrier, de scieur de planches ? La réponse est la fin du roman… Julien c’est le « plébéien révolté », c’est cette « âme noble et fière » qui refuse toute servilité : ainsi lorsqu’à l’ouverture du roman, son père lui dit de faire son paquet pour aller chez le maire de la ville, M. de Rênal, où il sera précepteur des enfants, il répond : « Je ne veux pas être domestique » (alors même qu’il ne rêve que de s’enfuir du domicile paternel). Julien se veut au-dessus des êtres vils, corrompus, grégaires et serviles.  Il pourra être « ivre d’ambition mais non de vanité ». 
    Et comme dans les chroniques italiennes de la Renaissance qui ont inspiré Stendhal, Julien n’acceptera pas le déshonneur : au moment du roman où, lui, fils d’ouvrier, il a grimpé l’échelle sociale, il est désormais M. le chevalier Julien Sorel de la Vernaye et sur le point d’épouser une des filles de la grande noblesse parisienne, Mathilde de la Mole qui attend un enfant de lui, il se voit accuser, par une lettre, de n’être qu’un séducteur et d’avoir séduit Mathilde pour obtenir sa fortune, il préfèrera tout perdre au déshonneur d’une telle accusation et précipitera la fin romanesque en voulant tuer celle qu’il croit être l’auteur de cette accusation infâme :  Mme de Rênal. Arrêté et emprisonné à Besançon, il plaidera coupable et le corrompu Valenod emportera la décision du jury en dépit des supplications des deux femmes qui l’ont aimé, Mathilde de La Mole et Mme de Rênal. Condamné à mort, Julien sera guillotiné à 23 ans. 

III – Enfin, lire Le Rouge et le Noir c’est passer un moment en compagnie de Stendhal

Il y a beaucoup de traits communs entre Julien et Stendhal : tous les deux sont orphelins de mère et haïssent leur père, tous les deux veulent quitter leur ville natale (Julien le fera par le latin comme Stendhal le fera par la mathématique). Tous les deux font la même faute d’orthographe en écrivant « cela » avec deux ll. Tous les deux adorent Cimarosa.  L’opéra, Julien fond en larmes en écoutant « les accents divins de Caroline dans le Matrimonio segreto ». 
Stendhal se prend d’amitié pour son personnage et il dira de Julien vers la fin du roman après sa condamnation à mort : Il était encore bien jeune ; mais, suivant moi, ce fut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au rusé, comme la plupart des hommes, l’âge lui eût donné la bonté facile à s’attendrir, il se fût guéri d’une méfiance folle… Mais à quoi bon ces vaines prédictions ?

…le plus italien des écrivains français 

Certes tout Le Rouge et le Noir se passe en France. Mais les clins d’œil à l’Italie ne manquent pas à qui sait les voir. Et je voudrais terminer par la présence italienne et même turinoise dans les épigraphes du roman.
On sait que Stendhal a utilisé les épigraphes, ces citations placées à la tête de chaque chapitre, comme un jeu : la plupart sont imaginaires au sens où l’auteur de la citation est bien réel (par exemple, Danton ou Shakespeare) mais la citation attribuée à cet auteur ne l’est pas ou alors elle est invérifiable. 
Parmi ces épigraphes, on en note deux d’auteurs piémontais : la première est attribuée à Silvio Pellico (II 8) que Stendhal a connu à Milan et la seconde est attribuée à un homme de lettres, turinois, qui a donné son nom, comme Pellico, à une rue de Turin (débouchant sur la piazza Solferino), Davide Bertolotti, (II 7), Stendhal l’a rencontré aussi à Milan où Bertolotti dirigeait la revue Lo Spettatore et critiquait vertement Chateaubriand, ce qui devait beaucoup plaire à Stendhal…). Ainsi Turin peut se targuer d’être la ville aux deux épigraphes d’un des grands romans de la littérature française… 

Et pour aller plus loin dans le voyage en Stendhalie….

Voilà quelques raisons essentielles pour vous inviter à lire et relire Le Rouge et le Noir… et pour poursuivre le voyage en Stendhalie, lisez l’autobiographie que Stendhal commence à écrire à l’approche de la cinquantaine année – il mourra à 59 ans– Vie de Henry Brulard, autobiographie qui s’arrête peu après son arrivée en Italie et qu’il voit distinctement où est le bonheur et qu’après avoir découvert, à Ivrea, Cimarosa, la base de tous ses raisonnements devint de vivre en Italie et entendre de cette musique.


[1] « J’entre à Lyon à pied et je m’aperçois que je n’ai pu éviter le mépris même du petit garçon que je paye pour porter mon manteau et mon Shakespeare. J’offense le dieu du pays, l’argent : j’ai l’air pauvre. »

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